vendredi 4 mai 2012

La lettre d'une amie


Comme tout le monde, le Poussin voit sa boîte mail encombrée d'une propagande électorale et artisanale généralement maladroite. Cependant, il a reçu récemment un courrier qu'il souhaite partager, à deux jours du second tour...

"En ces temps effervescents d’entre-deux-tours, il est à droite des paroles et des discours qui inquiètent, révoltent, indignent. On s’était déjà offusqué, au soir du 22 avril, de voir le parti de la préférence nationale et du rejet de l’étranger si bien placé sur la ligne d’arrivée. Mais voici que le candidat de la droite à présent en lice pour la fin de partie semble reprendre les poncifs à son compte, les répète sans cesse, les assène sans scrupule – revient à la charge, même, devrait-on dire, car le virage à la droite de la droite, on le dit assez, ne date hélas pas d’hier.

Il faut avouer que l’on ne se scandalise peut-être pas sans raison. Il suffit d’écouter les allocutions du président-candidat. « Frontières », « contrôle de l’immigration », « identité nationale », il n’a que ces mots à la bouche. Mais que devient donc la France, pays éclairé des droits de l’homme ? Pour les consciences historiques aiguisées, les spectres des grandes tragédies des dernières décennies ne sont jamais loin (on l’a bien inscrit dans les programmes scolaires de la République : une éducation de la mémoire est indispensable, pour que toutes les horreurs du passé ne se reproduisent plus jamais, etc. – le comparatisme effréné semble aujourd’hui être une des manifestations les plus éloquentes de cette sage prudence et d’un esprit enfin formé aux usages heuristiques de l’histoire).

Mais revenons à notre propos. S’il y avait une accusation à porter en toute bonne foi contre le programme dudit candidat, ce serait donc bien celle-ci : la droite est fermée, elle stigmatise les différences et refuse l’accueil de l’autre.

Comme vous, j’entends ce reproche et puis comprendre sans difficulté les éléments qui, dans le discours et les attitudes de la droite, poussent ses adversaires à le formuler. Comme vous, il va sans dire que j’en mesure l’extrême gravité : quand il est question du rapport à l’altérité, c’est toute notre conception de la vie en société, dans ses manifestations les plus diverses et dans ses fondements les plus intimes, qui se trouve en jeu.

Puisqu’il s’agit à présent de déterminer, en conscience, celui des deux candidats qui recueillera dans quelques jours le suffrage déposé dans l’urne, je procède alors de la même façon que vous, au-delà de tout esprit partisan, en me demandant lequel se conforme le plus à la vérité, lequel manifeste le mieux, par ses paroles et ses actes, l’adéquation intrinsèque de son discours de campagne, de ses promesses et de ses principes. Portons donc la question que nous venons d’évoquer à l’examen. Si l’on condamne la droite pour sa fermeture et son incapacité à accueillir la différence, voyons donc ce que l’autre camp, qui le lui reproche, nous propose. Et s’il l’emporte en cohérence, reconnaissons-le et rejoignons-le sans hésiter, puisque c’est cette vérité que nous cherchons.

lundi 19 décembre 2011

La fois où on est allé à un concert


C’était un spectacle de pop intello un peu tamisée. Les gens assis par terre, pieds nus sur de grands tapis persans dodelinaient de la tête, tous les membres du groupe portaient la même chemise noire cintrée. Le bassiste transpirait un peu, il s’épongeait le front avec la manche droite. Je ne sais pas pourquoi, il n’utilisait jamais sa manche gauche. Sans doute pour des raisons techniques, je ne suis pas musicien. Le clavier électronique émettait quelques sons syncopés, qui concluaient les vers du chanteur. Il avait les cheveux roux, courts et vaguement bouclés, qui se mêlaient avec sa barbe soigneusement taillée pour donner l’apparence de l’insouciance étudiante. Une légère odeur de joint planait dans l’air, couronnée par quelques toussements entendus de mecs qui avaient trop tiré. Je ne sais pas pourquoi le Poussin m’avait traîné à ce concert, il aimait pas trop la musique indépendante d’habitude. « Un truc de branleurs qui s’astiquent sur des airs de midinettes. " C’était comme ça qu’il m’avait décrit le spectacle. « Enfin, ça sera toujours mieux qu’une performance de déconstruction sociétale ", avait-il ajouté dans un rictus. Il m’avait alléché en me disant que le ratio jolies filles/mecs hétéros était incroyablement haut dans ce genre de concert. Entouré de types sortis tout droit d’un numéro spécial « Hipster Attitudes » de Vogue, je m’emmerdais sec à reluquer quelques jolies nanas qui se trouvaient toutes plus ou moins accompagnées. Le Poussin était défoncé, un sourire stupéfait remplaçait ses habituels commentaires cyniques, je décidais donc de m’imbiber tranquillement à la bière, de la Heineken vendue 7 Euros la bouteille. Au bar, j’attendais patiemment comme un con que le serveur fît attention à moi. Il discutait avec une fille. Je découvris une  règle élémentaire de ce genre de concert : les femmes ne s’y intéressent qu’à trois types d’homme, le leur, le chanteur et le serveur. Avec mon jean mal taillé et mon polo un peu tâché et carrément froissé, j’étais mal barré. Comme j’avais raté la mode des cheveux courts et que je n’avais pas pris de douche depuis deux jours, je sentais mes cheveux trop gras à chaque fois que, pour me donner une contenance, j'y passais une main pour me recoiffer. La bière vint. Elle était tiède. La bière tiède a toujours un léger goût de vomi, ce qui n’allait pas arranger mon haleine. Non vraiment, ce soir-là je n’allais pas draguer.

Je me pris à rêver d’une inconnue, accoudée nonchalamment au bar comme moi.

samedi 22 octobre 2011

J'ai un ami qu'on appelle le Poussin


J’ai un ami qu’on appelle le Poussin. Ce n’est pourtant pas le genre de personne à avoir un surnom. Je ne sais même pas d’où il vient, ce surnom. Le Poussin est un bon ami, même si je ne pense pas qu’il fasse jamais la moindre chose pour quelqu’un d’autre que lui-même. Il est plutôt l’ami qu’on est content de voir pour un café, qui disparaît périodiquement de nos vies, avant d’y revenir par hasard, avec une aura de mystère très Augustin Meaulnes. En dehors de son manque total d’intérêt pour la vie d’autrui, il a quelques défauts comme celui de commencer de nombreuses histoires par « L’autre soir j’étais tellement bourré que… ».

J’étais donc attablé avec lui dans un bar du sixième arrondissement. La table était tellement bancale qu’on osait à peine poser nos bières dessus. C’était l’une de ces tables de bar à trois pieds, avec un plateau rond recouvert d’une vitre sous laquelle il y avait généralement une publicité.

« Comme le patriotisme n’est plus trop à la mode,  les affiches de l’armée ressemblent de plus en plus à celles des clubs de gym. Ou à des couvertures de Têtu. » Malgré le fond d’homophobie du commentaire, j’opinais du chef, comme pour abonder dans son sens, à vrai dire pour mieux me protéger de la vague rhétorique qui m’aurait déferlé dessus si j’avais opposé la moindre résistance.  Il avait pris à partie la publicité pour l’armée de terre qui décorait la table. Un ersatz de Brad Pitt en plein effort sur un camaïeu vert accompagné d'un slogan très "Just Do It". 

« L’autre soir j’ai eu une expérience mystique avec David Guetta. » Il n’avait jamais eu mauvais goût,  je fus surpris de son commentaire. Il reprit : « J’étais dans le métro. Dans la station, alors que l’horloge indiquait ‘premier train : 04 min second train : 07 min ‘, je me trouvais bien embêté. Je n’avais ni Ipod, ni Iphone, ni journal, ni livre, ni cahier, ni stylo, ni rien qui ne  puisse me faire esquiver la situation embarrassante de n’avoir rien d’autre à faire que de regarder les gens du quai d’en face qui essayent aussi mal que toi de faire semblant de ne pas avoir à regarder les gens du quai d’en face.  La situation devenait compliquée et je devenais nerveux. C’est alors que, mes yeux errant, je tombais sur cette grande affiche avec la gueule de David Guetta par 4x3 mètres. Je ne suis pas vraiment sûr des dimensions,  mais la photo était vraiment immense. L’affiche était collée au mur, la courbe de celui-ci allongeait bizarrement la tête du DJ et ses yeux regardaient le plafond. Il le regardait avec un air de bonheur sulpicien. Comme je n’avais rien à faire, je contemplais moi aussi les carreaux de faïence blancs. C’est alors qu’un point rouge s’est mis à parcourir les interstices, laissant une trainée lumineuse derrière lui. Les carreaux se sont mis à tomber comme de la neige, laissant place à un ciel d’août étoilé. Sans que personne ne paraisse s’en émouvoir, je m’élevais rapidement dans les airs,  pour bientôt me retrouver au milieu des étoiles. Je flottais dans les airs, heureux comme Guetta à Ibiza. Soudain, ce type s’est approché de moi. Il avait dû se cacher derrière une étoile car je ne l'avais pas remarqué avant. Il portait une veste rouge sans manche sur une chemise bleue et un jean, il me souriait d'un air tout à fait avenant.  Je m’étais visiblement perdu dans une pub Bouygues Télécom, je m’ébrouai et rentrai dans le métro qui venait d’arriver. Pendant une seconde j’ai vraiment cru qu’un truc extraordinaire venait de se passer, mais le reflet d’une jeune fille dans la fenêtre me donna une légère érection et je n’y pensais plus. 

- C’était ça ton expérience mystique, un vague délire sous hyperventilation sur David Guetta ? »

J’étais un peu déçu, il le ressentit et, pour se rattraper, continua le récit :

« Figure toi que ce soir-là j’étais tellement bourré que… »

mercredi 23 février 2011

L'Année où la Terre s'arrêta

2011 aura été l'année Céline, tout au moins pour les populations qui vivent à Paris entre la rive sud de la Seine et le boulevard Saint-Germain. Tout a commencé par cette annonce du ministre de la culture lors d'une conférence de presse en janvier : « Louis-Ferdinand Céline est maintenu dans la liste des écrivains commémorés cette année ». Poursuivant son texte habilement préparé, il déclara alors « Ce n'est pas l'homme que l'on célèbre, c'est le romancier que l'on commémore ».

mardi 11 janvier 2011

Crise irlandaise : la politique ridiculisée

Vous êtes à l'étranger. Vacances bien méritées, entre deux années fiscales dont l'une vous laisse exsangue et l'autre promet de vous saigner à blanc. Joie éphémère de la dépense insouciante. En plus de cela, vous avez la chance d'avoir rencontré d'autres touristes sympas avec lesquels partager quelques émotions molles. Vous souriez béatement, parce que les vacances, c'est bien. Quand soudain, sans prévenir, un Allemand (que dis-je, un boche !) vous prend à partie : « vous les Français, vous ne savez pas gérer vos finances publiques ! Hahahahahaaaaa ! ». La salve est improbable, mais le tir est trop précis pour vous. L'homme d'outre-Vosges a peut-être raison, mais c'est un schleu. Vous n'êtes pas particulièrement patriote, mais quand même. De quel droit ce buveur de bière vous donne-t-il des leçons ? Pressé par des sentiments confus, vous fustigez acidement le paltoquet et accusez son pays le plus bassement du monde. 
 
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